La résilience, ou comment repenser nos systèmes.

Avez-vous déjà observé un son ? La question peut paraître incongrue, j'en conviens, mais si nous « observons » un son, ou plus précisément son spectre, nous le verrons tel un cardiogramme ratatiné. Un signal. Avec un niveau moyen, des hauts et des bas.

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Exemple de spectre sonore

Gardons à l'esprit ce spectre, avec ses amplitudes fluctuantes. Si, par malheur, l'une d'entre elles venait à dépasser un seuil critique, vous deviendriez complètement sourd.
Vous pouvez être résistant, résilient... mais il y a des limites que l'on ne peut pas franchir impunément.

Quelle résilience ?

La résilience, selon le [Larousse] (https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/r%C3%A9silience/68616) , est à son tour cette capacité à résister aux chocs , aux traumatismes , aux perturbations extérieures , ou à une rupture . En bref, la résilience est la capacité à plier, sans céder.

Mais comment la mesurer ? À la limite, bien sûr ! [L'Union européenne (https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=LEGISSUM:c11148) considère qu'un travailleur ne doit pas être exposé quotidiennement à un bruit supérieur à 85 dB. C'est la limite à ne pas dépasser. C'est en quelque sorte la mesure de notre résilience : au-delà, notre système auditif est endommagé.

Pour mesurer la résilience, il faut une limite ... et un phénomène ! Vous et moi sommes résilients jusqu'à 85 dB par jour en termes de bruit. Ou jusqu'à une température corporelle de 41°C ... Après, c'est la fin !

Des petits trous partout...

Mais voilà : la résilience est un concept que l'on retrouve partout , et dans tous les domaines !

Prenons l'exemple de la Suisse et de son formidable réseau ferroviaire. Tout usager en conviendra : le service est assuré. Les vitesses élevées n'affectent pas la ponctualité, et le réseau transporte les gens d'un bout à l'autre du pays à (presque) toute heure du jour et de la nuit.

Notre choc ? Un train en panne. Une annonce par-ci, un message par-là. Les voyageurs changent de train pour arriver le plus vite possible à destination. Près de 92% des passagers arrivent avec moins de 3 minutes de retard, et seule une poignée de malchanceux manquent leur correspondance. Un bel exemple de résilience : face aux risques, le réseau conserve sa fonction principale.

Mais faut-il s'arrêter là ? Toute personne vivant en Suisse le [10 novembre 2021] (https://www.rts.ch/info/regions/vaud/12640662-le-trafic-entre-lausanne-et-geneve-restera-limite-durant-toute-la-semaine.html) connaît le charmant village de Tolochenaz. Ce jour-là, au milieu d'un des tronçons les plus fréquentés du pays, sans voie de contournement, un trou s'est formé entre les voies à la suite de travaux. La ligne a été presque complètement interrompue et tout le trafic national a été affecté. Si l'on ajoute à cela le manque de mécaniciens pour conduire les trains, le réseau vacille, il peine à transporter ses usagers. Le choc est trop grand, la résilience trop faible. Mais faut-il pointer du doigt ce système parce qu'il n'est pas résilient face à ces événements combinés ?

L'art de la limite

Il faut admettre que tout système a ses limites. Le réseau CFF s'adapte bien aux pannes de train, mais mal aux trous dans le réseau. L'Internet est très [résistant aux pannes aléatoires] (https://www.researchgate.net/publication/2457365_The_Internet's_Achilles'_Heel_Error_and_attack_tolerance_of_complex_networks) , et très peu aux attaques ciblées. OVHcloud garantit un service d'une disponibilité allant jusqu'à 99,99 %, mais ne résiste pas à un [incendie] (https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/03/11/l-incendie-survenu-sur-le-site-de-l-entreprise-ovh-serait-d-origine-accidentelle_6072753_3224.html).

Et ce n'est pas un hasard si les 3 derniers exemples sont hautement technologiques : Les dernières années de notre histoire ont vu l'avènement d'immenses réseaux aux propriétés fascinantes : réseaux « sans échelle “ (voir le diagramme ci-dessous) composés de quelques ”hubs » (ces éléments hyperconnectés comme les stations centrales ou les grands routeurs internet) et de nombreux nœuds faiblement connectés (petites stations ou ordinateurs personnels).

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« Scale-free » network

Ces réseaux, que l'on trouve un peu partout, sont extrêmement résistants aux événements aléatoires : il est encore possible d'accéder à des informations après une tempête dévastatrice. Par exemple, vous ne vous êtes jamais rendu compte du nombre de serveurs qui tombent en panne chaque jour, alors que tant d'autres garantissent, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, des services essentiels à notre vie quotidienne.

Ces fameux réseaux sans échelle (rail, air, internet, courrier, web, etc) nous rendent-ils pour autant invincibles ? Malheureusement non ! Et c'est le revers de la médaille, ils impliquent une sensibilité particulière aux [attaques ciblées] (https://www.researchgate.net/publication/2457365_The_Internet's_Achilles'_Heel_Error_et_attack_tolerance_of_complex_networks) ... sur ces mêmes hubs. La résilience est donc l'art subtil de repousser la limite... et surtout de l'accepter !

Chêne ou roseau ?

En fait, la notion de résilience nous poursuit depuis longtemps (ou peut-être est-ce nous qui la poursuivons).

En 1668, La Fontaine nous donnait déjà une bonne leçon de résilience avec sa célèbre fable [Le chêne et le roseau] (https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Ch%C3%AAne_et_le_Roseau). Il y met en scène un Chêne qui se moque du Roseau parce qu'il se plie au moindre coup de vent. Notre vaillant et puissant compagnon finit déraciné par un terrible vent du nord.

Morale de l'histoire ? Un système, aussi robuste soit-il, a ses propres faiblesses et, face à un choc, il peut faillir.

Et tout cela pour quoi ?

Il semble évident que tout système est faillible et que, quelle que soit sa résilience, il est exposé à une rupture définitive. Qu'il s'agisse d'écosystèmes, de sociétés humaines ou de constructions technologiques, rien n'échappe à la règle.

Alors pourquoi ne pas commencer à penser et à concevoir nos systèmes différemment ? Les scientifiques sont clairs sur le sujet, notre environnement change et vite, trop vite. Alors, plus nous serons résilients, plus nous aurons de chances de ne pas céder au prochain choc.

Car au final, lors d'une crise, d'une panne, d'un choc, il y a rarement un seul système touché : les gagnants sont donc les plus résilients ... A condition, bien sûr, de garder à l'esprit notre talon d'Achille !